(Entretien avec Pascal Ménard - Psychanalyste, Psychosomaticien)
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"Ce qu'on appelle les maladies de l'esprit provoque nécessairement chez le profane l'impression que la vie d'esprit et d'âme a été la proie de la destruction. En réalité la destruction ne concerne que des acquisitions et des développements ultérieurs. L'essence de la maladie de l'esprit consiste en le retour à des états antérieurs de la vie d'affect et de la fonction." (Freud - La désillusion causée par la guerre -1915 - OCFP - XIII)
Psychosoma.info : Quelle définition donnez-vous de la régression ?
"La régression peut être
somatique et psychique"
Pascal Ménard : Pour faire simple, la régression est un processus qui consiste à aller chercher dans sa boîte à outils personnelle des solutions qui ont déjà fait leur preuve par le passé, pour résoudre des conflits présents. Toute maladie, toute souffrance, qu’elle soit psychique ou somatique, même bénigne, provoque une régression. La régression peut donc être somatique et psychique.
Cela dit, l’individu ne dispose pas nécessairement d'une organisation psychique et/ou somatique antérieure capable de gérer la régression. En cas d'organisation absente ou insuffisamment consolidée, la régression, qui ne trouve alors aucun point d'arrêt (ou point de fixation), c’est-à-dire aucun palier « stabilisateur » capable de la stopper ou de la ralentir, va continuer son chemin rétrograde, produisant des désorganisations graves : psychiques (psychoses) ou somatiques (maladies dégénérescentes, cancéreuses, auto-immunes, systémiques, etc.).
Selon vous, la régression serait un processus pathologique ?
P.M : Loin de moi cette idée ! Elle est même un phénomène normal, signe de bonne santé. Le système sommeil-rêve illustre bien le caractère utile et même vital de la
régression.
1. Le sommeil constitue une régression somatique (il réinstaure les conditions physiologiques de repos et de chaleur du ventre maternel : certaines personnes dorment en adoptant
la position fœtale)
2. Le rêve constitue une régression psychique (il y a une mise à l’écart psychique du monde extérieur, et une régression de type hallucinatoire dans l’éprouvé du rêve)
Ainsi le sommeil favorise-t-il la restauration somatique, et le rêve la restauration psychique (comme je l'ai déjà développé dans un article : Les médicaments psychotropes et le rêve) . De la naissance à la mort, la vie entière est jalonnée de
périodes évolutives et régressives discontinues, y compris dans la vie de veille. Certaines régressions sont parfois utiles pour pouvoir progresser.
Qu’est-ce que la régression "somatique" ?
"Une telle régression confère
au symptôme une utilité "
Prenons l’exemple du nourrisson qui ne dispose pas encore d’un appareil psychique complet. Il ne connaît qu’un seul moyen d’expression pour résoudre tous les types de conflits, aussi bien
internes qu’externes : la somatisation.
La forme que peut prendre une somatisation va dépendre des outils, encore très rudimentaires, contenus dans sa petite boîte à outils, à savoir son patrimoine génétique et certaines formations
congénitales. Autrement dit, il s’agit là de mécanismes hérités de l’histoire, à la fois de l’espèce (phylogenèse) et du sujet (ontogenèse). Ces solutions, qui ont déjà fait leurs preuves en leur
temps, vont être réutilisées en cas d’agression ou de tensions, aussi bien externes qu’internes. Chaque bébé va donc réagir différemment en fonction des outils dont il est doté, et de sa capacité
à "bricoler" une solution ; ce qui peut produire - pour une même cause - des symptomatologies très diverses : coliques, eczéma, troubles du sommeil ou de l’alimentation, ou encore des réactions
plus spécifiques comme les spasmes du sanglot par exemple. Ces processus seront qualifiés de
primaires.
Une telle régression confère toutefois au symptôme une utilité : le point de fixation trouvé agit comme une butée qui permet d’éviter une désorganisation somatique plus grave.
L’inconvénient est que la régression tend à renforcer la fixation qui devient une force d’attraction de plus en plus forte pour ladite régression. Ainsi, le couple dynamique "régression-fixation"
se consolide, ce qui tend à chroniciser le symptôme via la compulsion de répétition (dont nous avons
déjà parlé ici). Cette dernière trouve sa dynamique pathologique maximale lors d’événements traumatiques. Le trauma, en tant que facteur déclenchant de la régression, agit comme seul et unique
point de fixation vers lequel converge la régression dans un mouvement d’attirance sans cesse répété, ce qui caractérise le syndrome post-traumatique.
Qu’est-ce que la régression "psychique" ?
"Chez l’adulte somatisant, la capacité
à régresser psychiquement est altérée"
Sur l’échelle évolutive de l’individu, le psychisme est l’appareil le plus long à arriver à maturation par rapport à toutes les autres fonctions. Tant que l’appareil psychique n’a pas un niveau de développement suffisant, la régression somatique (notamment chez le nourrisson et le jeune enfant) reste le moyen privilégié pour écouler les tensions et affects déplaisants.
Ainsi, lorsqu’un conflit (source de déplaisir) survient, la régression psychique va consister à se « réfugier » dans son imaginaire pour y retrouver des représentations plaisantes. Par exemple, lorsqu’un enfant d’une dizaine d’années est jaloux d’un petit frère ou d’une petite sœur, sa régression psychique peut consister à se consoler auprès de son premier doudou qui lui a permis par le passé d’affronter d’autres souffrances alors qu’il était encore enfant unique (lors de séparations, de punitions, etc.). Mais si cette régression psychique ne suffit pas à le calmer, une régression somatique peut également se manifester, sous la forme d’une énurésie, ou d’une crise d’asthme par exemple.
Le processus de régression est-il le même chez l'adulte somatisant ?
"Il n’est pas rare d’entendre des patients dire :
« depuis que j’ai mon cancer, je n’ai plus d’angoisse »"
Le processus est en effet le même, mais chez l’adulte somatisant, la capacité à régresser psychiquement est altérée, précisément parce qu’il ne trouve aucun point de fixation
psychique capable de contenir cette régression. Ceci le conduit à régresser somatiquement, en utilisant les mêmes mécanismes de défenses que l’enfant via la maladie somatique pour se protéger
d’angoisses extrêmement pénibles. Il n’est pas rare d’entendre des patients dire « depuis que j’ai mon cancer, je n’ai plus d’angoisse ». Car une angoisse diffuse est parfois plus
difficile à supporter que la maladie organique, aussi grave soit-elle. On peut donc comprendre que le patient va s’accrocher à sa maladie dont il va tirer un bénéfice secondaire direct.
Il est donc nécessaire, au plan psychothérapique, de transformer ces mécanismes primaires en mécanismes secondaires (grâce à l’élaboration psychique, c'est-à-dire la capacité à relier ses
représentations à ses affects).
"Encore faut-il que le patient soit en mesure
de tolérer cette forme de régression"
Il est important de préciser que le processus de régression psychique peut aussi être un «allié thérapeutique» précieux comme l’a précisé Freud. Le dispositif analytique classique (être allongé
sur un divan) réinstaure en effet les conditions d’émergence de productions oniriques et de libre association qui sont le point de départ nécessaire pour remobiliser le fonctionnement psychique
et modifier favorablement l’économie psychosomatique générale. Encore faut-il que le patient soit en mesure de tolérer cette forme de régression, ce qui n’est pas le cas, notamment, des patients
opératoires. Une telle régression renverrait en effet ces sujets à une période traumatique souvent précoce, qu’ils cherchent à fuir. Certains d’entre-eux sont incapables de laisser libre court à
leurs pensées, de raconter leur vie (sauf sur un mode factuel déconnecté de tout affect).
L’entretien n’est donc pas un monologue et doit se dérouler en face-à-face ; l’analyste doit ici accompagner, «soutenir», relayer la pensée du patient. Nous sommes loin de l’idée toute faite du
«psychanalyste silencieux», qui, au gré d'une inspiration décide «d’interpréter», car le silence peut être vécu comme un abandon, toute interprétation comme une persécution.
Pour en savoir plus sur la pensée opératoire :
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