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Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 07:55

La "charge" étiologique

 

Il est une habitude assez répandue (et surprenante eu égard à son manque de rigueur scientifique), qui consiste à considérer le dernier événement précédent directement l’appariton de la maladie comme étant le facteur étiologique spécifique : infection supposée (bactérie, virus), stress, traumatisme, etc. Mais l’élément déclencheur est-il pour autant la cause ?
Rappelons en effet que tous les troubles supposent « une action conjointe de deux facteurs, le constitutionnel et l’accidentel. » [1]
La présence d’un seul élément ne suffit jamais à développer une maladie. D’autre part, le mélange étiologique doit atteindre une certaine force pour exercer une action pathogène. Si plusieurs composants réunis représentent 95% de la charge étiologique totale d’une affection, on peut alors comprendre qu’un événement anodin (représentant les 5% restants) puisse à lui seul "déclencher" la maladie, sans pour autant en être la "cause".

 

"L’agent déclencheur ne fait que rendre
manifeste une pathologie déjà latente"

 

La plupart du temps, l’agent déclencheur ne fait que rendre manifeste une pathologie déjà latente. Il a toutefois tendance à être surestimé, et devient alibi à des traitements symptomatiques qui ne guérissent pas, mais se contentent de refouler l’affection à son état latent d’origine. Cela n’exclut pas pour autant une relative efficacité thérapeutique, ce qui entretient ainsi de fausses convictions ; car l’accalmie éventuelle provient non de l’effet curatif du traitement, mais du fait que l’action produite sur l’une des causes annexes du symptôme a contribué à ramener le niveau de charge étiologique global en dessous de son seuil de pathogénéité, rétablissant ainsi un équilibre psychosomatique apparent, mais précaire. L’exemple des pathologies gastro-duodénales sont édifiantes sur ce point. Elles sont classées maladies infectieuses depuis la découverte d’helicobacter pilory, considérée comme étant cause spécifique, alors qu’il s’agit d’une bactérie opportuniste (une cause complémentaire) qui profite de l’affection pour se développer (cf. tableau ci-dessous). Les traitements symptomatiques de telles affections ne sont pas anodins et sont temporaires faute d'agir sur la cause spécifique. En ce qui concerne le traitement chirurgical de certains ulcères par exemple, "une gastrectomie partielle comporte la même importance latente que l'opération qui consisterait à châtrer un sujet pour se débarrasser de ses conflits sexuels. En supprimant l'ulcère, l'opération ne guérit pas le malade. Au bout de quelques temps, d'autres symptômes non ulcéreux à la fois psychiques et organiques peuvent apparaître et sont au moins aussi pénibles que l'ulcère. C'est ainsi qu'un nombre relativement élevé de patients - ulcéreux peptiques - réagissent par une hypertension artérielle à leur opération." [2]

 

Quant aux traditionnels facteurs héréditaires ou génétiques invoqués pour expliquer une pathologie, ils arrivent toujours en tête du classement étiologique.
A dire vrai, nous ne prenons aucun risque de nous tromper en y faisant référence, car de telles prédispositions sont nécessairement présentes. Mais en quelle proportion ? et pourquoi nous limiter à ce seul champ d’investigation, comme si la charge héréditaire était l’unique cause de la maladie ?

 

"Quelle solution thérapeutique peut-on adopter avec
l’hérédité comme seul facteur étiologique ?"


« Elle [l’hérédité] a depuis toujours existé chez le malade et continuera d’exister jusqu’à la fin de celui-ci. Elle n’est, en soi et pour soi, propre à faire comprendre ni la survenue épisodique d’une névrose ni sa cessation par traitement. Elle n’est rien d’autre qu’une condition de la névrose, certes une condition d’une indicible importance, mais cependant une condition surestimée au détriment de la thérapie et de la compréhension théorique (p.77) ». [3]

Ainsi en va-t-il de la névrose comme de toute autre maladie par rapport à l’hérédité. Cette dernière, en tant que facteur prédisposant, doit nécessairement rencontrer une "cause spécifique" : soit seule, soit accompagnée d’autres causes complémentaires susceptibles d’élever le niveau de charge étiologique global à un degré suffisant pour produire une pathologie.
Ceci nous conduit à cette conclusion logique, confirmée par l’observation clinique : un degré élevé de cause spécifique peut être à l’origine d’une pathologie, et ce, malgré une prédisposition héréditaire très faible. Il est donc indispensable de revoir à la baisse certaines croyances pangénétiques; car quelle solution thérapeutique peut-on adopter avec l’hérédité comme seul facteur étiologique ?

 

 

L'équation étiologique

 

Il convient de rappeler que la maladie contient plusieurs facteurs étiologiques mélangés dont les proportions respectives sont très variables d’un individu à l’autre, à savoir :

 

1/ les causes constitutionnelles : Il s'agit généralement de composants héréditaires ou congénitaux qui vont déterminer l’ampleur du symptôme. Leur présence, bien qu’indispensable pour développer une maladie, est insuffisante, car doit s’y ajouter une cause spécifique.
« L’hérédité agit comme un multiplicateur intercalé dans le circuit du courant, multiplicateur qui agrandit de plusieurs fois la déviation de l’aiguille. (p.78)» [3]

 

2/ la cause spécifique : Elle va déterminer la forme du symptôme (son orientation). Ce facteur est non seulement toujours présent par rapport à la pathologie considérée, mais il peut, selon son degré d'intensité, produire à lui seul la maladie si les composants constitutionnels évoqués ci-dessus existent.
«Quelle forme adopte la névrose – quel sens a la déviation [de l’aiguille] – c’est ce que détermine seul le facteur étiologique spécifique… (p.78)» [3]

 

3/ les causes complémentaires : Ces éléments ne sont pas nécessairement présents dans la maladie, mais ils peuvent concourir à renforcer ses conditions d'émergence et/ou de développement. Par ailleurs, ils ne sont pas spécifiques, puisqu’ils peuvent également influencer d’autres formes de pathologies.

 

4/ la cause déclenchante : Elle constitue l’ingrédient - parfois très traumatique, parfois banal - qui élève la charge étiologique jusqu’à son niveau pathogène. Ce facteur représente l'événement qui précède immédiatement l'apparition de la pathologie, et à qui l'on attribue souvent le caractère de cause spécifique. On a fréquemment tendance à alléguer ici le "stress" selon la théorie de Hans Selye.

 

Pour en savoir plus :
Le stress : ça veut dire quoi ?

 


Les différents facteurs étiologiques de la maladie

 

Exemples de Pathologies
causes constitutionnelles
cause
spécifique
causes complémentaires
cause
déclenchante
Inflammations gastro-duodénales /
Maladies ulcéreuses
Hérédité ou facteurs congénitaux
(ex : facteurs dysplasiques)
Angoisse insuffisamment ou non élaborée psychiquement
Emotion, effroi, fatigue ou suractivité physique,
Helicobacter pilory (bactérie)
etc.
N’importe quelle cause complémentaire (même banale) susceptible d’élever la charge étiologique jusqu’à son niveau pathogène.

Les conditions constitutionnelles et spécifiques doivent être déjà remplies.

SIDA

Hérédité (système immunologique)
HIV
(virus spécifique)
Emotion, effroi, fatigue ou suractivité physique, autre maladie, etc.

 

 

Bibliographie

 

[1] Freud – l’analyse avec fin et l’analyse sans fin – 1937

[2] A. Garma - Les images inconscientes dans la genèse de l'ulcère peptique -
      Revue française de psychanalyse - 1961 - XXV - PUF

[3] Freud – Sur la critique de la névrose d’angoisse – 1895 – OCF III


 

Par Pascal Ménard - Publié dans : Contributions de Pascal Ménard - Communauté : Psychosomatique
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Dimanche 6 novembre 2011 7 06 /11 /Nov /2011 21:10

 

 

 

La compulsion de répétition (ou contrainte de répétition) : désigne un processus psychique et/ou somatique qui conduit le sujet à répéter, généralement à son insu, les mêmes actions et expériences, y compris lorsqu'elles génèrent une souffrance, voire conduisent à l’autodestruction.

 

- Du point de vue psychique : la névrose obsessionnelle (ou névrose de contrainte) illustre ce mécanisme par des contraintes à penser (pensées obsessionnelles), ou à accomplir compulsivement certaines actions ou rituels :
« On cherche à supprimer le passé lui-même, à le refouler de façon motrice. Cette […] tendance peut […] fournir l’explication de la contrainte à la répétition, si fréquente dans la névrose, dont la mise à exécution s’accompagne alors d’une conjonction de toutes sortes de visées en lutte les unes contre les autres. Ce qui n’est pas advenu de la manière dont cela aurait dû advenir conformément au souhait, est par la répétition, rendu non advenu d’une autre manière, à quoi s’ajoutent alors tous les motifs de s’attarder à ces répétitions. (p.237)» (Freud – Inhibition, symptôme et angoisse – 1925 - OCF XVII)
Dans les perversions, ce sont des scénarios spécifiques qui doivent se répéter avec une extrême précision, présentant une stéréotypie manifeste.

Par ailleurs, la contrainte de répétition peut aussi se manifester sans aucune formation de symptôme pathologique :
« On connaît ainsi des personnes chez qui toute relation humaine a la même issue : des bienfaiteurs qui après quelques temps sont quittés dans le ressentiment par chacun de leurs protégés […] des hommes chez qui toute amitié a pour issue que l’ami les trahit ; d’autres qui, répétant cela un nombre incalculable de fois dans leur vie, élèvent une personne au rang de grande notoriété pour eux-mêmes ou aussi pour le public, et qui renversent eux-même cette autorité, après un temps donné, pour la remplacer par une autre ; des amoureux chez qui tout rapport tendre à la femme passe par les mêmes phases et conduit à la même fin, etc. (p.292)» (Freud - Au-delà du principe de plaisir - 1920 - OCF - XV)
C’est dans une telle dynamique d’échecs répétés et douloureux que l’on pourra alors parler de «névrose de destinée» (notion développée par Hélène Deutsch en 1930 dans « Névroses et types de caractères ») ou de «névrose d’échec» (décrite par René Laforgue en 1936 dans «Clinique psychanalytique » puis en 1941 dans «Psychopathologie de l’échec»). Freud aura toutefois été le premier à aborder cliniquement le sujet dans «Quelques types de caractères dégagés par le travail psychanalytique » (1916).

 

- Du point de vue somatique : on peut rapprocher la compulsion de répétition de la notion de «complaisance somatique», introduite par Freud dès 1894 dans «Etudes sur l’hystérie », concernant les conversions hystériques. Dans ce cas, le frayage somatique originel suppose dans un premier temps, une co-excitation libidinale de l’organe affecté, et dans un second temps, une certaine évolution psychique du sujet lui permettant d’articuler le symptôme autour d’une équivalence symbolique inconsciente.
Lorsqu’il s’agit de troubles somatiques ultra-précoces (par exemple les spasmes du sanglot), ces derniers peuvent constituer un frayage somatique extrêmement précoce susceptible de favoriser une récupération névrotique ultérieure, pouvant se manifester parfois très tard dans la vie du sujet devenu adulte. Nous considérons qu’un tel symptôme est susceptible de se réactiver – soit en tant que conversion hystérique, soit en tant que névrose actuelle - sous une forme atténuée ou modifiée, «inspirée» de son mécanisme physiologique originel au travers de tableaux cliniques divers : syncope vaso-vagale, lipothymie, spasmophilie, voire crise d’épilepsie, etc. ; la notion de «complaisance somatique» trouvant le cas échéant sa pleine justification.

 

Pour plus de détails : "Les troubles somatiques ultra-précoces"

 

D’une manière générale, nous pensons que c’est une dynamique de liaison pulsionnelle qui s’exprime via la compulsion de répétition. La répétition signe, par son caractère compulsif «pathologique» l’échec du processus de liaison, et non une dé-liaison provoquée par une pulsion de mort. La notion de compulsion de répétition est généralement employée pour qualifier un travail pathologique (de type psychique, somatique ou comportemental), contrariant les intérêts du moi.
Mais cette connotation négative (amplifiée par son expression pathologique visible) risque de nous faire sous-estimer la « normalité » de ce processus primaire qui semble caractéristique de la matière vivante. Cette dernière répète sur un mode compulsif toutes les expériences vécues (positives ou traumatiques).

 

 

 

Par Pascal Ménard - Publié dans : Contributions de Pascal Ménard - Communauté : Psychosomatique
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