Pierre Marty
(11 mars 1918 à Saint-Céré (Lot) - 14 juin 1993 à Paris)
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Psychiatre, psychanalyste français, il révolutionne le paysage théorico-clinique de la psychosomatique en proposant un modèle s'étayant sur les bases de la métapsychologie freudienne.
Il fonde en collaboration avec Michel Fain, l'Institut de Psychosomatique de Paris : IPSO, aujourd'hui devenu Institut Psychosomatique Pierre Marty. (On parle également de
l'Ecole de Paris, en comparaison avec d'autres courants, notamment celui de l'école de Chicago fondée une trentaine d'années auparavant par Alexander). Les travaux de l'IPSO ont acquis une notoriété internationale. Une nouvelle nosographie
psychosomatique visant à intégrer toutes les organisations psychiques humaines, a ainsi été proposée.
Par rapport à la nosographie psychanalytique, Marty va surtout se consacrer à l'étude des névroses actuelles, c'est-à-dire les maladies organiques. Son activité de
psychiatre-psychanalyste dans un service de neurochirurgie l'amène très tôt à rencontrer des malades qui ne sont pas en demande d'aide psychologique, qui n'expriment aucune souffrance
psychique, leurs plaintes se manifestant essentiellement sur le plan somatique, et qui de ce fait, ne sont pris en charge que par la médecine. Lors d'entretiens avec ces patients, Marty
note certaines caractéristiques sur le plan de leur organisation psychique, notamment : carence fantasmatique, discours factuel centré sur le concret, difficultés à ressentir ou
exprimer certaines émotions, etc., ainsi qu'une correspondance avec certaines situations conflictuelles passées, voire traumatiques, mais souvent déniées par les malades en tant que
causalité éventuelle de leurs troubles.
Principales notions développées :
u Régression et désorganisation
P. Marty accordera une importance capitale à l'organisation mentale (psychique) des patients, et classera les processus de somatisation en deux grandes catégories :
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Les régressions (partielles ou globales) : elles permettent d'arrêter la désorganisation somatique issue de traumatismes affectifs, grâce à des "paliers d'arrêt" ou
"points de fixation" somatiques. Une telle configuration n'engage généralement pas le pronostic vital. Elles conduisent habituellement à des maladies à crises
(asthme, rachialgies, ulcères, etc.)
-
Les désorganisations progressives : La maladie est ici évolutive et engage le pronostic vital faute de "point de fixation somatique" susceptible d'arrêter le
mouvement contre-évolutif. Elles conduisent à des maladies graves (cancéreuses, auto-immunes, dégénératives)
"La désorganisation (et la dépression essentielle qui l'accompagne) est cependant suceptible, un
jour, de se voir arrêtée tout de bon, naturellement ou grâce à l'aide thérapeutique."
P. Marty - L'ordre psychosomatique - 1980 -
Payot
La notion de désorganisation rejoint celle de liaison-délisaison pulsionnelle (Freud) ou de fonction désobjectalisante (André
Green).
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u La mentalisation
Cette notion caractérise la façon dont l'individu gère psychiquement les excitations, tant internes qu'externes. Selon Pierre Marty, la mentalisation concerne
"la quantité et la qualité des représentations des individus." (P. Marty - Mentalisation et psychosomatique - 1991)
La mentalisation relève du système préconscient (Pcs - selon la première topique freudienne) qui est le lieu où
se déroulent les liaisons-déliaisons des représentations. Un défaut de mentalisation correspond donc à une altération du préconscient, qui n'assure plus - ou mal - la circulation des représentations
entre l'inconscient (Ic) et le conscient (Cs). Pour permettre une évaluation clinique
précise, le Pcs sera qualifié selon 3 axes :
-
-
Son épaisseur (constituée de strates superposées, allant des couches les plus profondes aux couches supérieures : soma, inconscient , instincts, pulsions,
conscience)
-
Sa fluidité (mobilité des différentes formes de représentations qui circulent entre les couches, et ce, dans les deux sens)
-
Sa permanence (ou continuité dans le temps, qui permet d'évaluer le degré d'irrégularité du fonctionnement mental)
D'une manière générale, il est admis qu'une bonne mentalisation (qualité du
préconscient) protège le corps de la somatisation. Marty insistera toutefois sur le fait que certaines maladies, ayant leur propre évolution, peuvent continuer
à se développer, malgré une restauration ultérieure des fonctions du préconscient (soit spontanée, soit lors d'une psychothérapie).
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u La pensée opératoire (devenue "vie opératoire")
Cette notion a connu un retentissement international lors de sa publication en 1963, contribuant ainsi à la notoriété de l'Ecole de Paris. Elle consiste en un mode
de pensée linéaire, où la capacité de libre association et de fantasmatisation est court-circuitée pour se centrer sur des préoccupations concrètes, actuelles, où le vécu du sujet est
dénué d'affect. La pensée opératoire empêche le sujet d'investir l'autre en tant qu'objet libidinal ; l'identification à ce dernier reste superficielle, ne pouvant s'établir que sur un
mode mimique. Vers 1973, le terme alexithymie, inspiré de la notion de pensée opératoire, sera introduit par P.E. Sifneos pour décrire des sujets
psychosomatiques n'arrivant pas à exprimer leurs émotions et présentant une activité de pensée fantasmatiquement pauvre, centrée sur les préoccupations concrètes.
"Le sujet venu consulter souffre de symptômes somatiques quelconques. Il expose ses troubles comme autant de faits isolés, n'ayant apparemment aucune portée
relationnelle. A en juger d'après son attitude, l'investigateur ne présente pour lui qu'une fonction, quelqu'un à qui il remet ses symptômes et dont il n'attend rien d'autre que la
guérison, sans qu'il soit question d'un engagement affectif de part ou d'autre."
P. Marty, M de M'Uzan - La pensée opératoire - Revue française de psychanalyse - 1963 -
XXVII
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u La relation d'objet allergique (allergie
essentielle)
Il s'agit d'un mode très particulier de relation objectale, observé chez de nombreux patients allergiques atteints de rhume des foins, de coryza
spasmodique, d'oedème de Quinke, d'urticaire ou de migraines...
Leur relation à l'objet consiste en une
identification immédiate à celui-ci, sans retenue, visant à effacer les différences, réduire les distances entre soi et l'autre jusqu'à se confondre avec lui. Dans cette configuration,
toute séparation - réelle ou imaginaire - présente un risque de somatisation.
"Nous avons aussi rencontré le type de relation d'objet allergique chez des patients venus consulter, ou pris en analyse, pour une tout
autre raison que leur affection somatique. Chaque fois, nous avons retrouvé, plus tard, l'affection allergique dans les antécédents du malade, ou bien elle est apparue au cours du
traitement. On peut donc faire un diagnostic valable d'allergie sur l'existence seule de la relation d'objet caractéristique, même sans la connaissance des accidents somatiques
spécifiques."
P. Marty - La relation objectale allergique - Revue française de psychanalyse - 1958 - XXII
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u La dépression essentielle
C'est une dépression "sans objet".... asymptomatique, masquée, très différente des autres dépressions (anxieuses ou mélancoliques par exemple). La dépression
essentielle ne produit aucun signe psychopathologique visible. Elle consiste en une baisse - voire une disparition - du tonus libidinal, tant objectal que narcissique. Elle se manifeste
sans aucune contre-partie économique positive, à l'exception de la seule désorganisation somatique. La dépression essentielle précède toujours la somatisation qui peut être bénigne dans
un premier temps, puis s'orienter vers la désorganisation progressive dont l'issue est souvent létale si aucune psychothérapie n'est engagée.
Elle peut être diagnostiquée à l'issue d'une investigation psychosomatique permettant de mettre en évidence la relation anobjectale du patient, qui n'investit la
relation avec l'analyste que sur un mode technique, sans affect, où la tonalité de l'entretien est linéaire, monotone, centré sur le factuel (pensée opératoire - qui accompagne
généralement la dépression essentielle ).
"Le motif de la consultation initiale a résidé dans un à-propos quelconque : fatigue ou incident somatique d'allure souvent bénigne. Le patient n'a ni choisi, ni
refusé de consulter. Tout se passe pour lui sans émotion. [...] La dépression essentielle présente ainsi le tableau d'une crise sans bruit, laquelle prélude souvent à l'installation
d'une vie opératoire, véritable dépression chronique, dans laquelle elle se fond."
Pierre Marty - La dépression essentielle - Revue française de psychanalyse - 1968 - XXXII
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D'une manière très générale, tous ces concepts font référence à une carence de la fonction fantasmatique et à une pauvreté associative qui ne permet pas au sujet de lier psychiquement représentations et affects. L'excès d'excitation qui n'arrive pas à être
élaborée psychiquement sera déchargé soit par le comportement (sphère motrice), soit par la somatisation (sphère somatique) soit les
deux, selon l'importance du traumatisme - que Marty situe très précocement dans la vie du sujet - et le mode d'organisation psychosomatique du patient.
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Quelques dates :
1947 : début de son analyse personnelle avec Marc Schlumberger (également analyste de W. Granoff, E. Kestemberg, J. McDougall, G. Devereux, C. Stein...)
1952 : membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris (SPP) aux côtés de Jacques Lacan
1968 : ouverture du Centre de consultations et de traitements psychosomatiques (Paris 15ème). P. Marty en est le médecin-chef, entouré de Michel Fain,
Christian David, Michel de M'Uzan.
1969 - 1971 : président de la SPP
1972 : fonde l'Institut de Psychosomatique de Paris (IPSO)
(devenu en 2004 : Institut de Psychosomatique Pierre Marty)
1978 : ouverture de l'hôpital de la Poterne-des-Peupliers (baptisé plus tard hôpital Pierre Marty) consacré à la prévention et aux traitements des
patients atteints de maladies somatiques, intégrant deux départements : adultes et enfants.
(Cet institut dépend aujourd'hui de l'ASM 13)
1987-1992 : élaboration de la classification psychosomatique (IPSO-Marty)
Principales publications :
1958 : "La relation d'objet allergique" - Revue française de psychanalyse XXII (présenté en 1957 à la SPP sous le nom de "Structures allergiques
essentielles"))
1962-1963 : "La pensée opératoire" - Revue française de psychanalyse - 1963 - XXVII (en collaboration avec Michel de M'Uzan)
1963 : "L'investigation psychosomatique" - PUF
(Collectif : P. Marty, M. de M'Uzan, C. David)
1968 : "La dépression essentielle" - Revue française de psychanalyse XXXII (1er exposé fait en 1966 lors du VIIème séminaire de perfectionnement de l'Institut de
psychanalyse).
1976 : "Les mouvements individuels de vie et de mort. Essai d'économie psychosomatique" t. I - Payot
1980 : "L'ordre psychosomatique. Les mouvements individuels de vie et de mort " t. II - Payot
1990 : "La psychosomatique de l'adulte" - 1990 PUF - Collection Que sais-je ?
Il a dit :
"Les psychothérapies psychosomatiques sont instituées pour aider les sujets à établir ou à rétablir le meilleur fonctionnement possible de leur
psychisme."
La psychosomatique de l'adulte "Les psychothérapies" - 1990 PUF - Que sais-je ?
"La dépression essentielle constitue un tableau moins spectaculaire que celui de la dépression mélancolique, mais je crains qu'il ne conduise plus sûrement et plus naturellement à la
mort."
La dépression essentielle - Revue française de psychanalyse - 1968 - XXXII
"Notre conception de la psychosomatique n'aurait pu se réaliser sans l'existence de Sigmund Freud et de son invention de la Psychanalyse."
Les mouvements individuels de vie et de mort. Essai d'économie psychosomatique - 1976 - Payot
On a dit... à propos de Marty :
"Lorsque Marty parle des structures mal mentalisées, voire démentalisées, il ne semble pas se douter que ces dernières ressemblent fort à ce qu'ont décrit ceux qui
se sont intéressés aux cas limites. C'est peut-être là l'occasion de rappeler certains faits qui ont frappé les psychosomaticiens eux-mêmes, comme la parenté entre le mécanisme de la
forclusion décrit dans la psychose et la mentalisation plus ou moins carencée de la psychosomatose."
André Green - Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine - PUF - 2002
"La "psychosomatique" psychanalytique, en arguant du besoin de penser une causalité appropriée à la production du symptôme somatique - au-delà de la logique
conversionnelle corrélative du conflit inconscient de l'hystérie - en arrive à une opération curieuse, comme le montre la construction de Pierre Marty : combinaisons d'éléments -
dépareillés - de la métapsychologie freudienne et d'une théorie du développement, par l'involution des fonctions. Cela revient à méconnaître que la métapsychologie est ipso
facto théorie et clinique du corps. "
Paul-Laurent Assoun - La métapsychologie - 2000 - PUF - Que sais-je ?
"J'ai beaucoup aimé Marty et j'étais très stimulée par sa théorie. J'allais écouter les exemples qu'il donnait. Je lui posais des questions : ne peut-on pas parler
d'un travail de deuil somatique ? La métaphore ne lui semblait pas exacte. Je me souviens très bien avoir posé cette question à propos d'une personne qui faisait une RCH [recto-colite hémorragique] je crois. A la suite d'un horrible accident de voiture où sa fiancée avait été tuée et Pierre Marty a voulu expliciter une partie
de sa théorie. Ma question : "Ne peut-on pas dire que cette personne a fait un travail de deuil somatique ?" lui semblait très farfelue. Mais cette question me semble toujours valable.
Qui a l'explication totale de quelque chose d'aussi mystérieux que cela ? Nous aimerions tous penser qu'on sait mais on ne sait pas grand-chose."
Joyce McDougall Interviewée par Alain Fine et Gérard Szwec - in Revue française de psychosomatique n° 21 - PUF - 2002